du coin de la feuille aux Ç coins d'atelier È
«Nous voulons parler de cet trange dsir quâon peut avoir dâtre tromp, le plaisir que provoque en nous la perception une illusion qui, lâespace dâun instant, a aboli la frontire entre le rel et sa reprsentation en nous donnant voir une image que nous pouvons croire relle.»
Jacqueline Lichtenstein 1 , La couleur loquente.
Les premires țuvres photographiques de Serge Tousignant sont les
Coins dâatelier, srie ralise entre 1972 et 1974. Un espace tridimensionnel rduit sa plus simple expression y est donn voir : rencontre de trois plans orthogonaux, dessins par lâeffleurement de lumire qui en prcise les artes Selon les titres (Un coin dâatelier et Neuf coins dâatelier, 1972-1973), ce sont des fragments dâarchitecture, un morceau dâatelier, un espace ferm et peu profond, semblable celui de la nature morte, sans toutefois quâaucun objet nây lise domicile. Un coin vide, un espace abstrait o la question de lâatelier nâest prsente que dans lâintitul qui lâinstaure en rfrence. Bref, lâiconographie de lâatelier y est ce point dpouille que seul le titre en rattrape la disparition.
Avec
Dix-huit coins dâatelier, apparaissent quelques prcisions quant ce lieu : les moulures bordant lâembrasure dâune porte se glissent dans lâimage et attnuent le caractre gnral de la reprsentation. Il ne sâagit plus dâun coin; il devient peu peu ( partir de la neuvime squence), ce coin dâun atelier en particulier. Mais rien nây figure encore qui montrerait lâatelier comme lieu de travail. Aucun outil, aucune țuvre en chantier nâest visible. Il faut alors reculer, prendre du champ, car le travail de lâart nâest pas figur dans lâimage, il est en reprsentation par lâimage. Il nâhabite pas lâespace nature mortiste mais le construit, par lânumration des dix-huit coins en question, par la juxtaposition des preuves photographiques, par la variation de la lumire et du dtail.
La suite intitule Ruban gomm sur coin dâatelier posera un double du cube initial, comme un trompe-lâțil. Devant ces cubes rversibles dessins avec un ruban gomm noir, le regard sera tantt intrieur et tantt extrieur, devenant dans ce dernier cas, un objet superpos lâespace dâune nature morte et non pos dans celui-ci. Ë lâunicit fixe du point de vue de lâțil mcanique sâajoute ainsi la mobilit de lâțil organique. Le regard dfait la stabilit et lâobjectivit photographique. Ces coins dâatelier sont investis dâillusion.
Trois thmes se dgagent de la description de cette premire suite photographique : lâatelier, la nature morte et lâillusion, thmes que lâon pourrait rapporter dâune manire plus gnrale deux caractristiques rcurrentes de lâțuvre de Serge Tousignant : son intrt pour le processus du travail de lâart et la production de lâillusion. Mais avant de poursuivre la prsentation et la discussion de ces thmes, quelques remarques sâimposent quant aux țuvres qui prcdent cette suite photographique.
De prime abord, lâirruption de la photographie dans une dmarche jusque l occupe par la gravure, la peinture et la sculpture pourrait marquer une volte-face. Or la chose reste voir de plus prs. Car si du point de vue du procd technique la mutation parat radicale, lâexamen attentif des țuvres des annes soixante la dsignerait plutt comme le rsultat dâune convergence.