du coin de la feuille aux Ç coins d'atelier È
du coin de la feuille aux Ç Coins d'atelier È
Texte de Jean-Pierre Latour



«Nous voulons parler de cet Žtrange dŽsir quâon peut avoir dâtre trompŽ, le plaisir que provoque en nous la perception une illusion qui, lâespace dâun instant, a aboli la frontire entre le rŽel et sa reprŽsentation en nous donnant ˆ voir une image que nous pouvons croire rŽelle.»

Jacqueline Lichtenstein 1 , La couleur Žloquente.



Les premires țuvres photographiques de Serge Tousignant sont les Coins dâatelier, sŽrie rŽalisŽe entre 1972 et 1974. Un espace tridimensionnel rŽduit ˆ sa plus simple expression y est donnŽ ˆ voir : rencontre de trois plans orthogonaux, dessinŽs par lâeffleurement de lumire qui en prŽcise les artes Selon les titres (Un coin dâatelier et Neuf coins dâatelier, 1972-1973), ce sont des fragments dâarchitecture, un morceau dâatelier, un espace fermŽ et peu profond, semblable ˆ celui de la nature morte, sans toutefois quâaucun objet nây Žlise domicile. Un coin vide, un espace abstrait o la question de lâatelier nâest prŽsente que dans lâintitulŽ qui lâinstaure en rŽfŽrence. Bref, lâiconographie de lâatelier y est ˆ ce point dŽpouillŽe que seul le titre en rattrape la disparition.

Avec Dix-huit coins dâatelier, apparaissent quelques prŽcisions quant ˆ ce lieu : les moulures bordant lâembrasure dâune porte se glissent dans lâimage et attŽnuent le caractre gŽnŽral de la reprŽsentation. Il ne sâagit plus dâun coin; il devient peu ˆ peu (ˆ partir de la neuvime sŽquence), ce coin dâun atelier en particulier. Mais rien nây figure encore qui montrerait lâatelier comme lieu de travail. Aucun outil, aucune țuvre en chantier nâest visible. Il faut alors reculer, prendre du champ, car le travail de lâart nâest pas figurŽ dans lâimage, il est en reprŽsentation par lâimage. Il nâhabite pas lâespace nature mortiste mais le construit, par lâŽnumŽration des dix-huit coins en question, par la juxtaposition des Žpreuves photographiques, par la variation de la lumire et du dŽtail.

La suite intitulŽe Ruban gommŽ sur coin dâatelier posera un double du cube initial, comme un trompe-lâțil. Devant ces cubes rŽversibles dessinŽs avec un ruban gommŽ noir, le regard sera tant™t intŽrieur et tant™t extŽrieur, devenant dans ce dernier cas, un objet superposŽ ˆ lâespace dâune nature morte et non posŽ dans celui-ci. Ë lâunicitŽ fixe du point de vue de lâțil mŽcanique sâajoute ainsi la mobilitŽ de lâțil organique. Le regard dŽfait la stabilitŽ et lâobjectivitŽ photographique. Ces coins dâatelier sont investis dâillusion.

Trois thmes se dŽgagent de la description de cette premire suite photographique : lâatelier, la nature morte et lâillusion, thmes que lâon pourrait rapporter dâune manire plus gŽnŽrale ˆ deux caractŽristiques rŽcurrentes de lâțuvre de Serge Tousignant : son intŽrt pour le processus du travail de lâart et la production de lâillusion. Mais avant de poursuivre la prŽsentation et la discussion de ces thmes, quelques remarques sâimposent quant aux țuvres qui prŽcdent cette suite photographique.

De prime abord, lâirruption de la photographie dans une dŽmarche jusque lˆ occupŽe par la gravure, la peinture et la sculpture pourrait marquer une volte-face. Or la chose reste ˆ voir de plus prs. Car si du point de vue du procŽdŽ technique la mutation para”t radicale, lâexamen attentif des țuvres des annŽes soixante la dŽsignerait plut™t comme le rŽsultat dâune convergence.

suite

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